Comment je me suis intéressée à la girafe

_S9F7568WEB

Dans mon pays d’origine le Danemark, les paysages sont des perspectives lointaines. Des collines et des plaines ondulent en lignes douces qui plongent vers les côtes. Les points les plus élevés sur l’horizon appartiennent à l’univers de l’architecture comme le phare, les voiles des bateaux gonflées par le vent, la tour (ancienne ou moderne) et actuellement l’éolienne.

À partir de 1995, j’ai travaillé sur des formes longues et étroites, ovales et rondes autour de thèmes marins. Ces œuvres font toutes partie d’une famille de pièces horizontales. Quand Torbjørn Kvasbo, céramiste norvégien, m’a parlé de ses montagnes proches comme étant la source de son inspiration, j’ai compris la difficulté pour moi d’inventer les formes hautes et c’est en suivant le cou de la girafe, que j’ai gagné en verticalité. À partir de ce moment, j’ai commencé à m’intéresser à la girafe et son histoire et les premières créations à long cou sont sorties de mon atelier.

En juillet 2000, empruntant son titre à Jacques Prévert, j’ai préparé, sur ce thème, une première exposition intitulée « L’Opéra des Girafes » au « Centre Céramique Contemporaine de La Borne », France. Autour d’elle, tout un bestiaire a surgi, antilope, hippopotame et oiseau. Et bien d’autres encore, mais la girafe est restée la maîtresse de cette troupe.

Entre 1998 Et 2003 je me suis fortement engagée dans «l’association des céramistes de La Borne ». Nous avons travaillé sur l’élaboration d’un projet comportant « un futur Centre Céramique » à la hauteur de la réputation du village. Le 5 octobre 2000, Jacques Chirac, Président de la République Française, a reçu en cadeau une girafe lors de sa visite chez nous dans le Cher. Le département m’a photographiée tenant une girafe dans les bras, et a utilisé cette image sur ses documents de promotion pour le tourisme, ainsi que pour une grande campagne d’affichage dans le métro de Paris entre 2000 à 2003.

Durant l’année 2007, nous avons programmé à La Borne les 10èmes « Rencontres Internationales Céramiques ». J’ai invité deux céramistes, une Autrichienne, Eva Haudun, et une Danoise, Charlotte Thorup. Pour cet événement j’ai réalisé, parmi mes pièces, deux girafes de 1,10m de hauteur. En juillet 2011, Christine Morrier, la Directrice du Parc Zoologique d’Amiens, m’a téléphoné, pour me proposer d’exposer mes animaux dans le parc. L’idée que j’avais en moi de réaliser quelque chose de grand a surgi, et je lui ai suggéré de travailler sur un projet de deux grandes girafes de 3m60. Je ne peux pas réaliser dans mon atelier des pièces de cette hauteur, alors au mois de janvier 2012, j’ai pris contact avec une ancienne tuilerie à Tommerup, sur l’île de Fyn au Danemark. Cet atelier s’est spécialisé dans l’aide des artistes à construire et cuire des pièces de grande taille. Le responsable Monsieur Espen Lyngså Madsen a été très intéressé par ce projet. Je désire que ce projet soit un projet franco-danois, car depuis longtemps je voyage entre les deux pays, et mon histoire s’inscrit là. Une girafe représentera la France, l’autre, le Danemark. En 1997, j’avais organisé une exposition avec cinq céramistes danois à La Borne.

En 2004, nous avons instauré au « Centre Céramique Contemporaine de La Borne », les 8ème « Rencontres Internationales Céramiques » à l’honneur du Danemark, treize céramistes danois sont venus participer à ce moment fort. Quand j’ai parlé à Christine Morrier, elle m’a tout de suite cité les zoos de Copenhague et Odense, au Danemark, où elle est allée. Tommerup Teglvaerk (la tuilerie où les girafes peuvent être créées) se situe tout près du Zoo d’Odense. Alors j’imagine que les girafes y feront une visite avant d’entamer leur voyage vers Amiens en France.

Plusieurs lectures et réflexions ont nourri ce projet. Karen Blixen, en observant la girafe au Kenya, a eu ces mots superbes : « La girafe ressemble tellement à une dame que l’on évite de penser à ses jambes, mais elle laisse le souvenir de glisser au-dessus des plaines, vêtue de longues étoffes et de la brume matinale, comme un mirage ». Il y a la magnifique description du voyage de « La Girafe de Sennar » offert au roi de France, Charles X, en 1826 1 : Entre 1821 et 1827, Bernardino Drovetti est consul de France en Egypte. Conseiller également du vice-roi Mohammed Ali Pacha d’Egypte, il lui suggère d’offrir au Roi de France une Girafe, la première sur le sol français. Ce cadeau devait apaiser le regard du Roi de France sur un souverain égyptien qui s’était allié au Sultan Ottoman dans une guerre qui réprime la révolte des Chrétiens de Grèce. Cette « Fameuse Girafe », d’origine de Sennar, née dans les hautes savanes au sud-est du Soudan, a parcouru en compagnie de son gardien soudanais les 3000 kilomètres qui séparent Sennar d’Alexandrie. D’abord, elle fut embarquée sur une felouque et descendit le Nil bleu jusqu’à Khartoum, puis elle fit le voyage de la Vallée des Rois jusqu’à Alexandrie. De ce port, elle a embarqué à destination de Marseille. À pied elle a accompli les derniers 800 kilomètres qui la séparaient de Paris, où elle est arrivée à la fin du mois de juin 1827 et où elle a vécu jusqu’en 1845 à la Rotonde, au Jardin des Plantes.

Pourquoi la Girafe ? À quoi sert la Girafe ?

Le philosophe et sociologue Charles Fournier 2 a consacré une page de ses œuvres à répondre à cette question. Il fait d’elle « le hiéroglyphe de la Vérité dans le règne animal puisque le propre de la Vérité est de surmonter les erreurs, il faut que l’animal qui la représente élève son front au-dessus de tous les autres ». « La girafe est décrite comme douce, agréable à voir et moult belle, mais la Vérité qui est aussi moult belle ne saurait s’accorder à nos usages, il faut que la girafe, son hiéroglyphe, ne soit d’aucun emploi dans nos travaux. Dieu l’a donc réduite à la nullité même, son corps disproportionné entre le train avant et le train arrière lui donne une démarche irrégulière, qui agite tout fardeau, dès lors on la laisse dans son inaction. » « D’ailleurs, poursuit le philosophe, c’est bien pis en affaires politiques où la Vérité a encore moins d’essor, et pour représenter cette compression de la Vérité, cet obstacle invisible à ses développements, Dieu a tranché les bois de la girafe à leur racine ; ils ne font que poindre et ne peuvent étendre leurs rameaux. Le ciseau de Dieu les a coupé à leur base comme parmi nous le ciseau de l’autorité et de l’opinion abat la Vérité à son apparition et lui interdit tout essor ». Fournier conclut : « On voit par cette explication que Dieu n’avait rien créé d’inutile, même dans la girafe qui est l’inutilité parfaite ».

De tous les animaux terrestres, la girafe est celle qui a les plus grands yeux. Sa prodigieuse acuité visuelle lui permet d’identifier ses congénères et de communiquer avec eux à plus d’un kilomètre et demi de distance, au-delà de la portée du son ou des odeurs. C’est sans doute ce qui lui donne cet air de dignité distante. « Les girafes semblent douées d’un inexplicable sixième sens, une sorte d’intuition prémonitoire qui a déterminé les Égyptiens de l’Antiquité à s’inspirer de sa silhouette pour le hiéroglyphe signifiant « prédire » » 3

La girafe, d’abord je l’observais d’en bas. Elle m’a permis d’oser faire des pièces hautes. Pour la modeler et pour mieux la comprendre je suis rentrée dans sa peau. En escaladant son cou, elle m’a permis de là-haut un regard précieux vers le bas et le lointain. La Girafe est muette, elle ne protestera pas et ne dira rien.

1 : La Girafe de Charles X, de Michael Allin, Mémoire de l’Histoire, Éditions : Sélection du Reader’s Digest. 2 : Une girafe pour le roi de Gabriel Dardaud, Éditions : Dumerchez-Naum. 3 : Fournier Charles, Oeuvres complets t. I. Éditions Anthropos.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *